Le ciel gronde et les fourmis cro-ondent
Marion Gerbier

Qui voudrait avoir raison sur l’autre lorsque tous courent à la même perte ? Un Parallèle pour prendre gentiment la tangente d’un samedi gris, avant d’aller me recueillir à La Chapelle qui ne m’a (ne m’aura) pas vue de l’automne.

J’entre avec un billet pour la séance d’après, le tout entendu avec misteur le guichetier. M’assois, relève les jambes en croix sur le fauteuil d’à côté, hésite à empoigner mon interminable bouquin du moment, me ravise pour le paquet de mouchoirs à côté (oui c’tait venteux un peu today), et tandis qu’autour ça caquette, un gars assez jeune emmitouflé sous son blouson et ses bouclettes prend la parole en avant-scène. Il se présente, le réalisateur (Simon Galiero), et expédie vite fait le fait que quand on lui demande (impose ?) de présenter son film, il cherche à en dire le moins possible. Ce qu’il en dit en effet n’est rien d’autre que les clés qu’on aurait découvertes sans malice ensuite, mais vous n’le savez pas encore. N’empêche, il est là, c’est bon de mettre une personnalité même éphémère derrière la création, même si ça itou aurait pu se deviner. Il précise qu’ensuite il n’y aura pas discussion, mais invite non pas à un verre prétentieux et chiant au Méliès, sinon à consulter deux articles antagonistes (que n’ai pas encore lus, mais y file ensuite) pour mener plus loin la réflexion sur le film. Un gars honnête, modeste et qui assume d’être moitié à l’aise devant public, planqué derrière son attirail d’hiver, le regard fuyant de côté, à qui la corvée pèse apparemment. 

Après projection j’dirais que M. Galiero est un jeune talentueux à plus que surveiller ; peut-être motivée par la hâte de le voir en faire d’autres et innover, il en a le regard. Mais au préambule n’aurais su lui donner d’âge, entre le jeune promu, l’opportuniste doué, ou le type à quinze années de carrière derrière le casque. Quelqu’un qui s’est manifestement gavé de grands et incontournables réalisateurs, qu’il remercie et invite à passer de l’autre côté de sa caméra : Jean-Pierre Lefebvre en écrivain (désab-)usé, Robert Morin dans le rôle de Michel chercheux d’boulot, Teo Spychalski (actuel Directeur du Théâtre Prospero), Marcel Sabourin qui en cinq minutes rayonne dans un rôle d’éditeur sarcastique et gentiment cassant, Soulignons également Marcel Couture, Julie Ménard etFrédéric Côté – cadet de la troupe, dont les rôles et le jeu sont loin d’être secondaires. 

(Ne devrais pas «commenter» à chaud ici, ç’a’été une trop belle expérience pour ne pas prendre le temps d’y repenser… mais après tout ‘me garderai ce plaisir en intime). Du point de vue de la réalisation, tout est écœurant : l’angle des plans, leur esthétique, le rythme, les inversions de situations, le noir&blanc et son grain, mais aussi les personnages et acteurs, la quantité d’info fournie, la place des dialogues ou des gestes, les intérieurs bourrés de détails attachants ou intrigants, les clins d’œil, les conflits, les anecdotes, les transpositions, et puis la trame sonore là ou pas, les bourdonnements et menaces d’orages, même les plans de ciel et d’arbres sont superbes, bouleversants ceux du zoo. Un traitement visuel appliqué et lucide, qui ne laisse rien au hasard, si ce n’est l’impression qu’il provoque (bien que selon moi elle ne peut être qu’éblouie). 

Il vous en faut plus pour y aller ? Bien possiblement le tout vous ennuiera, voire vous révoltera au point de quitter avant la fin. Ça m’clouerait à mon siège mais imaginons pourquoi une telle réaction… Suis un peu contre faire un synopsis, car si le réalisateur épiloguait que le principal acteur du film était l’époque (le monde dans lequel nous évoluons), le principal sujet et intrigue de ce film c’est ce même monde, un monde qu’on ne peut pas assumer personnellement, qu’on n’est absolument pas sûr d’approuver, et dans lequel on vit soi-même mal. Le fin mot de tout ça ? À vous de voir, mais de grâce durant vos réflexions gardez les images en tête, et repassez-vous en boucle quelques scènes mémorables.

C’est fou comme essayant d’y repenser, même des plans inactifs me reviennent en tête, à croire que l’image et l’atmosphère – la touche – parlent d’elles-mêmes, c’est vraisemblablement le cas (pour preuve les tofos sur le site - sobre). Juste quelques indices éparpillés… Deux discussions centrales au propos : Januzs et Jacek dans le bois, à accuser chaque génération de sa culpabilité dans l’état du monde des micro-ondes, celui qui le supporte, celui qui crache dessus, celui qui l’a vu/fait naître ou celui qui fait avec ; et ce joli duel concis d’une relation père-fille, où l’on abandonne le projet de chercher la faute dans l’origine, où tout n’est plus que question d’assumer, de s’assumer peut-être. Julie dira, approximativement: on ne choisit pas ce que l’on offre, on ne choisit pas ce que l’on reçoit, mais on décide ce qu’on fait

Ensuite c’est une foule de détails et tableaux à mi-chemin entre Andersson et Depardon (dans l’humanité froide du regard) : les figurines d’éléphants jusqu’au vrai qui s’ébroue dans sa cage, toutes ces maisons pareilles, comment une fille change le décor d’un ado, l’édition pour vendre, le conflit entre GPS et bonne vieille carte, le lac si pur si sale, …et j’en passe évidemment, qu’aurai plaisir à me rappeler dans mon coin. Une ambiance plane toutefois : la non-accusation. Parce que la tenancière d’épicerie peut se permettre une remarque moqueuse, que le succès discret ne mesure pas la qualité (du livre), que ne pas se croiser pendant quinze ans n’empêche pas de s’être chers, parce qu’un ventilateur ne change rien à l’affaire, que tout ça finira anyway dans un container ; mais surtout ce trafic de connections, de liens, d’allusions et d’humour qui font rêver un laps de temps que la clé de tout réside simplement dans le partage des visions des idées, la confrontation amicale des générations (qui ne peut être stérile de toute façon, ou alors la conclusion est claire : où fonçons-nous ?).Prenez garde aux affiches et slogans, aux murs et sur les chandails, les calendriers, la forme d’une théière ou du tuyau d’aspirateur. Prenez garde aussi aux transitions (entre salle d’entraînement et McDo, aux répétitions même en langue étrangère, prêtez attention au luxe des intérieurs, aux signatures, à la présence des animaux quelque soit leur état de domestication. Tout cela sans effort car de toute façon assez de sens viendra vous chercher. Car voyez vous, ce moins-de-90-minutes vous paraîtra sans doute un bon deux heures, tant chaque prise de vue détient dizaines de détails à venir vous piquer. 
Certains s’agaceront, juste parce que : le réchauffement de la terre, la malbouffe, les micro-ondes, l’urbanisation, l’hyperconsommation, le monde virtuel, la sexualisation précoce, les technologies, l’entreprenariat, l’administration, l’alarmisme, le système et même les systèmes, le règne commercial et financier… la liste est longue de tout ce dont on entend trop parler, mais ne vit-on pas avec ? Jean-Pierre Lefebvre commente sur son cinéma ce qu’on pourrait souligner de Nuages sur la ville : "Je pense que le créateur n'est ni pour ni contre la société, il est avec elle". En parallèle, grondement gris cynique qui couvre aussi le ciel de l’artiste, au bord de la dépression et de la pauvreté. Simon Galiero offre des images ordinaires et imprégnées d’ici, autant que fortes et universelles, et trouve un équilibre fin entre humour, grincement, pessimisme ou j’m’en-foutisme, distance, réflexion et auto-questionnement. Une œuvre dont on ne voudrait changer aucun plan ni l’exactitude du ton, une création multidisciplinaire comme savent en faire les arts de la scène. Il y a incontestablement de la vision d’auteur là-dedans, et une équipe riche en talents tout autour.     

 

Faut juste y aller, si vous êtes prêts à affronter un regard clair sur la terre et ses habitants dont vous, un regard sans jugement sinon le vôtre après visionnement. Félicicitations!