Nuages sur la ville de Simon Galiero - Notre royaume est une prison
par Marie-Claude Loiselle (24 images)

Dès la séquence initiale de Nuages sur la ville, Simon Galiero, qui signe ici son premier long métrage, adopte une facture qui, même si elle doit beaucoup au cinéma québécois des années 1960 (le fait que Jean Pierre Lefebvre interprète un des personnages principaux n’est pas étranger à ce sentiment de filiation), installe d’emblée un climat qui compose un objet étonnant et unique dans notre cinématographie. Ainsi, les plans qui forment la construction énigmatique précédant le générique de début nous plongent dans un espace mental indéfini – entre réminiscences du rêve raconté par Jacek et évocation du film à venir tel que rêvé par le cinéaste –, qui annonce déjà un récit qui s’élaborera par glissements opérés de l’univers d’un personnage à celui d’un autre, chacun apparaissant en décalage par rapport à l’ensemble, bien qu’un lien ténu les unisse : Michel (Robert Morin), ex-gardien de sécurité au chômage, trouve un nouvel emploi (dans un zoo!) grâce à Jean- Paul (J.P. Lefebvre), écrivain «déchu» qui gagne sa vie comme fonctionnaire. Il est par ailleurs ami de longue date de Jacek, intellectuel d’origine polonaise qui se désespère d’être témoin du déclin de la culture qu’il affectionne et de voir les hommes ne plus «ressentir de culpabilité» devant le sort de leurs semblables. Cette juxtaposition de destinées présente différentes façons d’habiter le monde et de chercher sa place dans la société – en y adhérant ou en le rejetant – à une époque où cette société engendre sans cesse plus d’exclus et de marginaux.

Ici, les «marginaux», Jean-Paul, Jacek, Michel et son frère Marcel, sont des mésadaptés ordinaires, comme en produit par milliers l’idéologie productiviste ambiante; des solitaires désarmés face à un environnement impitoyable et matérialiste, dans lequel chacun veille avant tout à sa survie, comme le rappelle Janusz lors de sa querelle philosophique cocasse avec Jacek. Tous gravitent autour de la figure centrale de Jean-Paul, écrivain sans éditeur et en panne d’inspiration (et de motivation), hanté par l’idée que la littérature moderne n’intéresse plus personne (elle est « passée date», déclare son ancien éditeur) et que de toute façon, comme lui dit sans détour sa fille, «qu’est-ce que ça change que tu écrives ou non »; miné aussi par le fait que même par le travail utilitaire qu’il pratique au sein de la fonction publique, il ne peut aider personne, parce que «le système n’est pas fait pour ça». Le tableau que le cinéaste brosse ici d’une communauté en déroute n’a pourtant rien du cynisme postmoderne qui plombe bon nombre de réalisations de la jeune (et moins jeune) génération. Si les personnages que le film met en scène portent sur leurs épaules le fardeau des dérives du monde contemporain, le regard du cinéaste, lui, demeure sensible et bienveillant, leur accordant la densité d’une existence réelle révélée dans toute sa dimension humaine.
L’intelligence du film vient aussi de ce que Galiero sait recourir habilement aux ruptures de ton. Pas plus la critique sociale mordante qui sous-tend le récit de Nuages sur la ville que l’angoisse qui tenaille les personnages ou les questions philosophiques dont débattent Jacek et Janusz au cœur de la forêt, qui condensent tout ce que l’écart entre les générations peut engendrer d’incompréhension, n’excluent pour autant l’irruption inopinée de notes humoristiques particulièrement jubilatoires : que l’on pense au cours de conditionnement physique donné par Marcel, paraplégique, ou au jeune Martin qui, après s’être rendu faire quelques achats au dépanneur du coin, ne retrouve plus la maison de sa nouvelle petite amie au milieu d’un nouveau quartier de banlieue où toutes les maisons sont identiques.

C’est qu’ici rien ne pèse et que chaque séquence est susceptible de laisser surgir un élément insolite ou déstabilisant. Il est difficile de définir à quoi tient la singularité de ce film sinon précisément en l’abordant par ce qu’il a d’insaisissable, en notant cette manière particulière de faire cohabiter un réalisme prosaïque et une fantaisie onirique qui ne franchit pourtant jamais la frontière du vraisemblable –, ce en quoi le noir et blanc du directeur photo Nicolas Canniccioni participe magnifiquement. Sur cet univers aussi vrai que dans un rêve (ou un cauchemar) plane sans cesse une menace imprécise et oppressante venue du ciel, un grondement, qui peut être celui d’un avion ou d’un orage imminent, ou ni l’un ni l’autre, comme une rumeur de fin du monde (de la fin d’un monde).
Tout cela sous le regard silencieux et troublant, presque inquiétant, des animaux qui habitent le film de leur présence énigmatique, comme s’ils cherchaient à nous adresser une question, à nous, humains. Et l’insistance de leur regard finit par nous faire douter de qui regarde qui. Lequel, de l’homme ou de l’animal, est le moins libre? Notre royaume serait-il en vérité une prison?